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Peinture
Théoriciens
Par Frank Vigneron
Une notion telle que celle « dArt
» va évidemment varier grandement dune
civilisation à une autre. Les « systèmes
des Beaux-Arts » occidentaux, pour utiliser le titre
que le philosophe français Alain (1868-1951) a donné
à un de ses ouvrages, incluent souvent des domaines
tels que larchitecture ou la musique, domaines qui
restent absents des ouvrages que lon pourrait qualifier
desthétiques en Chine. De même, si lon
se limite aux livres desthétiques écrits
par des philosophes en Europe, cest le concept même
de beauté qui prime, plus souvent que les causes
pour lesquelles telle ou telle uvre dart peut
plaire ou ne pas plaire. Même sil faut se limiter
au domaine de la peinture, il existe des différences
fondamentales qui rendent très difficiles tout essai
de comparaison du strict plan théorique. Il nest
pas question dessayer daborder cette comparaison
dans cet article et je vais me contenter de décrire
dans les grandes lignes qui a bien pu écrire sur
la peinture dans les deux mondes.
En gardant à lesprit que
ce qui suit est une généralisation, il est
possible de diviser en trois groupes les textes sur la peinture
en considérant leur provenance. En Occident, les
textes sur la peinture proviennent soit des artistes eux-mêmes,
soit des critiques dart et des historiens, soit des
penseurs et des philosophes.
Les artistes, dans tout leur enthousiasme
ou leur angoisse, décrivent leur point de vue sur
leur art, sur lart en général et sur
ce quil devrait être ou ne pas être. Cette
masse de textes, souvent fragmentaires ou même contradictoires,
est peut-être la plus difficile à étudier
et à comprendre pour plusieurs raisons. Les artistes
écrivent souvent en réponse à des critiques
et infusent leurs mots dune passion qui ne laisse
pas beaucoup de place à la logique. Lécriture
ne venait pas toujours facilement à certains dentre
eux (on peut se demander, par exemple, ce quil serait
advenu du traité de Hogarth, 1697-1764, sil
ne sétait pas fait aider par un écrivain),
et, très souvent, ils ne soccupent pas de convaincre
le lecteur, soit parce quils sont profondément
convaincus de la validité de leur travail, soit parce
quils ne sinquiétaient pas de persuader
un public quils ignoraient ou méprisaient.
Cependant, quand les artistes décident décrire
des traités ou de longs articles, les choses sont
souvent différentes : depuis Villard de Honnecourt
au douzième siècle jusquaux textes de
Kandinsky au vingtième, ces uvres sont nombreuses,
bien écrites et sont de solides bases sur lesquelles
construire notre compréhension des arts de ces périodes
et de ces mondes si différents. Le dernier cas de
figure est le journal personnel où lartiste,
mêlant souvent les dessins, les textes et parfois
les poèmes, laisse un témoignage à
la fois mystérieux et instructif sur le processus
de la création personnelle.
Les écrits des critiques dart
et des historiens de lart jouèrent des rôles
très différents selon leurs époques
: lhistorien de lart contemporain a très
peu de traits en commun avec Giorgio Vasari quand il écrivit
les vies des maîtres de la Renaissance au seizième
siècle tandis que les critiques dart contemporains,
qui façonnent en fait le goût du public et
décident de ce qui mérite dêtre
vu, partagent fort peu de choses avec le « connaisseur
» du dix-huitième siècle qui conseillait
les riches collectionneurs. La critique dart gagna
ses lettres de noblesse au siècle des lumières
avec Denis Diderot et, depuis lors, dautres grands
auteurs, comme Baudelaire, Emile Zola ou Apollinaire, ont
allongé la liste des idées parfois révolutionnaires
sur lart. En façonnant de nouvelles tendances,
certains critiques dart ont joué une part essentielle
dans la création du concept de modernité dans
lart, comme le célèbre critique américain
Clement Greenberg.
Lesthétique, qui est une
discipline somme toute récente (le terme fut pour
la première fois utilisé comme titre dun
ouvrage par Alexandre Gottlieb Baumgarten, 1714-1762), trouva
dans les uvres philosophiques des presque contemporains
Emmanuel Kant (1724-1804) et Friedrich Hegel (1770-1831)
des expressions déjà complètement différentes.
Quoique lesthétique ne se limite pas à
la pensée sur les beaux arts, ceux-ci demeurent un
concept central dans la pensée de ces grands esprits.
Dans ce domaine, les approches sur lidée de
lart sont fort variées et oscillent, selon
les époques, entre des études sur les fonctionnements
internes du langage, des études philosophiques sur
certains états desprit (qui peuvent comprendre
des considérations psychologiques) ainsi quune
approche plus « philosophique » qui considère
lexpérience esthétique comme une expérience
unique, qui ne peut être comparée à
aucune autre expérience ou activité humaine.
Comme on pouvait sy attendre, les
réflexions sur la peinture et lart trouvèrent
en Chine des modes à la fois familiers et très
différents. Même si la forme des traités
varie beaucoup, allant du point de vue autant historique
que théorique de Zhang Yanyuan (±i´€)
(ca.815 après 875) dans les Notes historiques
sur des peintures célèbres (Lidai minghua
ji æN¶WµeO) à lapproche
strictement théorique de Wang Yuanqui §Ï¬
(1642-1715) dans les Notes écrites devant une fenêtre
pluvieuse (Yuchuang manbi ´Bµ°©µß),
la plupart des plus célèbres ouvrages furent
écrits par des lettrés. Ceci veut donc dire
que les personnes qui écrivaient la philosophie tout
comme la poésie, celles qui faisaient de la calligraphie
et celles qui peignaient étaient censées être
les mêmes. Il est cependant possible de diviser ce
groupe en différentes parties : les peintres-lettrés,
les peintres professionnels et les lettrés qui ne
sadonnaient pas à la peinture.
Parmi les peintres lettrés, il
me semble que Dong Qichang ގ®© (1556-1636),
qui reste encore de nos jours, pour le meilleur et pour
le pire, lun des plus influents théoriciens
de la peinture chinoise, et Wang Yuanqi §Ï¬
(1642-1715), dont le court traité est un chef-duvre
danalyse mettant la peinture au niveau des plus grandes
réussites humaines, illustrent parfaitement ce quils
représentaient dans la culture chinoise. Ils occupaient
souvent des fonctions importantes dans ladministration
impériale et étaient donc fort versés
dans la culture classique nécessaire à la
réussite aux examens de la fonction publique. Leurs
uvres écrites varient du conformisme à
laventureux mais il faut ajouter que bien peu des
grands artistes qui apportèrent du nouveau sang à
la peinture chinoise furent capables décrire
un traité original, une des rares exceptions étant
précisément Wang Yuanqi§Ï¬.
Les peintres professionnels choisirent
rarement décrire des traités ou des
textes théoriques. Cela narriva le plus souvent
que pendant la dynastie Mandchoue pendant laquelle un grand
nombre de lettrés choisirent de ne pas passer les
examens officiels à cause du trop grand nombre de
concurrents. Ils furent souvent forcés de vendre
leurs services décrivains et de calligraphes,
ainsi que leurs peintures, pour gagner leur vie. Parmi les
très rares professionnels, ne connaissant pas la
traditionnelle culture classique du lettré, qui laissèrent
cependant un texte, on peut nommer par exemple un peintre
de portrait (le portrait ayant le plus souvent été
considéré comme un artisanat) du dix-huitième
siècle, Jiang Ji ±k, auteur des Secrets
essentiels de lart du portrait (Chuanshen miyao «Ø´Øµn).
En définitive, la plupart des grands
textes sur la peinture furent écrits par des lettrés
au médiocre talent de peintre, mais qui furent de
brillants critiques et théoriciens. Il est difficile
dadmirer luvre picturale de nombre de
ces écrivains, souvent nommés artistes malgré
tout. La liste de ces « peintres dorchidées
» dans les dictionnaires biographiques est sans fin
et, quand on observe leurs uvres, il faut bien constater
que les quelques élégantes fleurs et feuilles
jetées sur du papier à lencre noire
sont des uvres que nimporte quel calligraphe
serait capable de faire les yeux fermés. Il faut
donc résister à la tentation de comparer ces
amateurs avec de véritables peintres dorchidées
et de bambous de lenvergure dun Zheng Xie æG¿Ë
(1693-1765), qui était à la fois peintre et
théoricien.
Tandis quen Europe lhistoire
de la théorie de lart est extrêmement
diversifiée, un grand nombre didées
fort différentes ayant été exprimées
au travers des siècles, la théorie de lart
chinoise semble assez répétitive, tout au
moins vue de lextérieur et si lon ne
sattache pas au « non-dit » qui est une
part essentielle de tout écrit chinois (bien plus
que lapproche directe de lécrit occidental,
C.F. François Jullien, Le détour et laccès).
Lemploi dun vocabulaire similaire pendant plus
de mille ans peut donner limpression que la théorie
de la peinture chinoise peut être comprise comme un
unique point de vue. Cette impression, quoique fausse sur
bien des points, se justifie quelque peu puisque ces textes
furent, dans leur grande majorité, écrits
par la même classe de gens qui furent généralement
formés de la même façon : la classe
des lettrés (wenren §Â§H). Le «
non-dit » en question se révèle dans
le fait que, sil est vrai que le vocabulaire change
peu, le sens de ces mots évoque souvent des concepts
fort différents. Quils soient philosophiques,
tels que li z (généralement compris comme
« principe universel ») ou qi Æ («
souffle » ), ou plus simplement techniques, comme
pinceau-encre (bimo µßæ), ces caractères
ne peuvent pas être entendus de la même façon
au douzième ou au dix-huitième siècle.
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