Œuvres

Chants d’ombre (1945) ; Hosties noires (1948) ; Ethiopiques (1956) ; Nocturnes (1961) ; Lettres d’d’hivernage (1973) ; Elégies majeures (1979)

- Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française (P.U.F., 1948)

- La poésie de l’action : conversation avec Mohamed Aziza (Stock, 1980)

- Ce que je crois (Grasset, 1988)

Femme nue, femme noire
Vétue de ta couleur qui est vie, de ta
forme qui est beauté
J’ai grandi à ton ombre ; la douceur de
tes mains bandait mes yeux
Et voilà qu’au cœur de l’Eté et de
Midi,
Je te découvre, Terre promise, du haut
d’un haut col calciné
Et ta beauté me foudroie en plein
cœur, comme l’éclair d’un aigle
Femme nue, femme obscure
Fruit mûr à la chair ferme, sombres
extases du vin noir, bouche qui fais
lyrique ma bouche
Savane aux horizons purs, savane qui
frémis aux caresses ferventes du
Vent de l’Est
Tamtam sculpté, tamtam tendu qui
gronde sous les doigts du vainqueur
Ta voix grave de contralto est le chant
spirituel de l’Aimée
Femme noire, femme obscure
Huile que ne ride nul souffle, huile
calme aux flancs de l’athlète, aux
flancs de princes du Mali
Gazelle aux attaches célestes, les perles
sont étoiles sur la nuit de la
peau.
Délices des jeux de l’Esprit, les reflets
de l’or ronge ta peau qui se moire
A l’ombre de ta chevelure, s’éclaire
mon angoisse aux soleils prochains
de tes yeux.
Femme nue, femme noire
Je chante ta beauté qui passe, forme
que je fixe dans l’Eternel
Avant que le destin jaloux ne te réduise
en cendres pour nourrir les
racines de la vie.

Extrait de « Œuvre poétique »

Poésie

Léopold Sédar Senghor, universel

Par Bernard Pokojski

Quand je serai mort, mes amis, couchez-moi sous Joal-
l’Ombreuse
Sur la colline au bord du Mamanguedy, près l’oreille du
sanctuaire des Serpents.
Mais entre le Lion couchez-moi et l’aïeule Tening-Ndyae.
Quand je serai mort mes amis, couchez-moi sous Joal-
la-Portugaise.
Des pierres du Fort vous ferez ma tombe, et les canons
garderont le silence.
Deux lauriers roses-blanc et rose-embaumeront la
Signare.

(Epitaphe de Senghor)

Epitaphe écrite par Senghor lui-même, né le 9 octobre 1906 au Sénégal, à Joal qu’il vient de rejoindre dans la mort le jeudi 20 décembre de l’année dernière « Ci-gît Sédar Senghor, fils de Dyogoye-le-lion et de Ngilane-la-douce. »

Regard donc sur cette longue vie de poète qui commença dans une vaste maison opulente, les parents étant propriétaires terriens, mais austère dans son décor. Dehors cependant les coquillages chantaient sous les pieds et les phacochères couraient librement. La famille catholique appartenait à l’ethnie sérère dont Senghor parlera uniquement la langue jusqu’à l’âge de sept ans. Mais c’était un surdoué, car il fallait évidemment l’être à cette époque pour franchir toutes les étapes de Dakar à Paris. Un temps, Senghor qui était entré au séminaire de Dakar voulut devenir prêtre mais selon ses dires mêmes s’en détourna car « on nous enseignait que les Noirs n’ont rien apporté à la civilisation ».

Autre épisode, celui de ce père qui lui refusa le lit et les draps réservés aux Européens et qui le conduisit directement à la rébellion... les voies/voix du Seigneur... Edgar Faure, plus tard, qui le recevait à l’Académie française déclarera : « En vous refusant la civilisation de la literie, on vous donnait la clé de toutes les autres ». Senghor sera un esprit curieux de tout qui brillera en mathématiques pour succomber finalement aux charmes exquis de la grammaire. Il arrivera à Paris à l’aube des années 30 pour entrer au lycée Louis-le-Grand où en khâgne il se liera avec un autre futur président comme lui, Pompidou. Ensuite, ce sera la Sorbonne où il devint le premier agrégé de grammaire africain en 1935. Itinéraire parfait qui nous intéresse dans le sens que le futur poète va forger son identité au contact de Paris : « Il pleuvait, il faisait froid, j’ai trouvé ça très laid » et qu’il aura ce cri : « Je déchirerai les rires Banania de tous les murs de France », car ce dont il souffrait le plus, c’était ce paternalisme qui s’appliquait à tout ce qui était africain.

Rappelons qu’en 1932 avait déjà été publiée à Paris l’éphémère revue, qui ne compta qu’un seul numéro — les autorités veillant au grain — Légitime défense, œuvre d’un groupe d’étudiants martiniquais. Dans cette revue transparaissait une joie sensuelle d’écrire qui réglait son compte à la laideur coloniale sans aller pourtant jusqu’à invoquer l’indépendance. René Ménil, dans la préface qu’il a donnée au reprint de la revue chez Jean Michel Place en 1978, avance que « Légitime défense, pratiquant une manière de psychologie naïve et spontanée — donc fausse — commence déjà (sans penser à mal) à esquisser les traits d’une mentalité nègre ».

Après cela, il ne fallut pas attendre bien longtemps pour que paraissent en 1937 Pigments du Guyanais Damas et Cahier d’un retour au pays natal de Césaire en 1939, venant répondre à cette faim de littérature et de poésie qu’annonçait Légitime défense et que le concept de « négritude » ne surgisse.

A cette époque, Senghor n’était encore qu’un professeur au lycée de Tours puis au lycée Marcelin-Berthelot à Paris. Il connaîtra la captivité durant la Seconde guerre, sera libéré pour raison de santé et entrera dans la Résistance. En 1945, il se laissera convaincre par Lamine Gueye, député du Sénégal au Parlement français, de s’engager dans la politique et deviendra « député de la brousse » participant même à la mise en forme de la Constitution de la IVe République. « Mon but, c’était d’emmener le Sénégal à l’indépendance puis de prendre ma retraite politique. ».

Mais 1945 voit la parution de son premier recueil de poèmes Chants d’ombre où le mot « négritude », qui connaîtra ensuite la fortune que l’on sait, vient affronter « la solitude retentissante des grandes cités ». Dans ce recueil sont là déjà tous les thèmes de l’œuvre à venir : l’enfance et l’exil, l’homme et le cosmos ainsi que le téléscopage des cultures. Il avait d’ailleurs fait publier en 1948 une Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache préfacée par Jean-Paul Sartre, et sera toujours le chantre du métissage.

« Je ne fus pas toujours pasteur de têtes blondes sur les plaines arides de vos livres.
Pas toujours bon fonctionnaire, déférent envers ses supérieurs.
Bon collègue poli élégant — et les gants ? — souriant largement.
(...)
Les poétesses du sanctuaire m’ont nourri.
Les griots du roi m’ont chanté la légende véridique de ma race aux sons des hautes koras. »

Dans ce recueil il y a l’un de ses poèmes les plus connus Femme noire qui a nourri tant de fantasmes, suivi tout de suite de Masque nègre, dédié à Picasso, car Senghor est conscient des relations entre l’art européen qui lui est contemporain et sa propre culture, incantatoire car faite d’oralité. « Je persiste à croire que le poème n’est accompli que s’il se fait chant, parole et musique en même temps. »

Edouard Glissant, à l’occasion des 90 ans du poète dira : « La poésie, cérémonielle et forte, de Léopold Sédar Senghor nous convie au rythme du verset, où nous retrouvons notre souffle, et nous n’oublierons pas qu’elle a aussi rempli une fonction, humble et orgueilleuse, que régente le scribe ou le copiste, par quoi elle a fait entrer la matière africaine dans le savoir et la sensibilité du XXe siècle commençant. »

Dans ses articles et ses essais, Senghor fera aussi montre d’une érudition étourdissante et dira avoir été frappé très tôt par les similitudes entre les civilisations grecque et africaine rapprochant les mystères de l’Antiquité des cérémonies initiatiques africaines ainsi que le griot de l’aède. Il écrira aussi que « le continent africain a occupé une place importante dans l’élaboration de la civilisation grecque (...) les Grecs aimaient à dire leurs dettes envers la civilisation égyptienne (...) Mais les Egyptiens eux-mêmes n’ont pas fait mystère de leurs emprunts : ils désignaient la Nubie des nègres comme la source de leur civilisation (...) Le continent africain et, avec lui, la Négritude ont toujours — avec des éclipses bien sûr — été mêlés à l’élaboration de cette civilisation dont le centre est la Méditerranée. »

Et le recueil le plus important de Senghor s’appellera Ethiopiques. « Le poète est comme la femme en gésine, il lui faut enfanter. Le Nègre singulièrement, qui est d’un monde où la parole se fait spontanément rythme dès que l’homme est ému, rendu à lui-même, à son authenticité » (postface d’Ethiopiques)

Senghor a toujours prôné le métissage culturel et le respect de l’autre, pardonnant même au colonisateur ses fautes tout en portant très haut les valeurs de sa propre culture. « Je suis mouvement du tam-tam, force de l’Afrique future », rêvant de réconcilier à jamais le Nord et le Sud. Certains lui reprocheront d’être plus français qu’africain mais il aura ces mots : « J’écris en français mais j’ai toujours senti, voire pensé en négro-africain je suis devenu un métis culturel ». Tout jeune militant, il s’était juré « de voler à l’Europe les instruments de sa supériorité ; ses machines bien sûr, mais surtout l’esprit de ses machines, (...) sa raison discursive. » Il apprit aussi l’arabe et l’égyptien ancien et fit des études sur les langues parlées dans le nord de son pays et fut un avocat acharné de la francophonie.

En 1960, le Sénégal accèdera enfin à l’indépendance et Senghor sera son premier président, réélu régulièrement — candidat unique plébiscité à une majorité écrasante. En 1976, il introduira le multipartisme et se verra réélu malgré l’émergence de deux nouveaux partis. Senghor aura donc eu le mérite d’avoir fait du Sénégal une démocratie même s’il se montra très dur avec les étudiants ou ses anciens compagnons d’armes, mais son aura et son prestige ont aussi rejailli sur tout son pays. En 1981, Senghor se retirera des affaires de son pays et sera succédé par son premier ministre qu’il avait préparé à tenir les plus hautes fonctions depuis quelques années.

Senghor, héritier des griots et de Saint-John Perse n’a cessé de nous rappeler que la négritude (« La simple reconnaissance du fait d’être noir et l’acceptation de ce fait, de notre destin de Noir, de notre histoire, et de notre culture ») était un humanisme du XXe siècle, manière de voir et de vivre le monde, de danser et de chanter, de peindre et de sculpter mais surtout de rêver.

En 1996, il avait cette phrase « Je ne suis pas sûr de mourir. Et si c’était ça l’enfer ? » Mais la mort l’a rejoint en Normandie qui était l’un de ses chez lui et nous reste une œuvre qui rêvait une planète enfin réconciliée...